« Sois parfait », « Dépêche-toi »...
ces petites phrases qui nous poussent

14 mai 2026

Deux fauteuils face à face, une personne prend des notes dans un carnet pendant un entretien

Un collègue passe la tête par la porte et demande où en est le dossier. La question n'a rien d'agressif et ne comporte aucun reproche. Pourtant, en trois secondes, quelque chose s'est mis en route : la voix monte d'un cran, la phrase part trop vite, et le besoin se fait sentir de justifier ce qui n'appelait aucune justification.

Objectivement, il ne s'est presque rien passé, et c'est précisément ce qui rend la scène intéressante. L'Analyse Transactionnelle propose néanmoins une explication de ce genre de scène, et cette explication tient en deux séries de messages reçus dans l'enfance, à des moments différents et par des chemins différents. Eric Berne les rattachait dès 1972 au cadre plus général de ce qu'il nomme le scénario de vie.

Deux étages de messages, reçus à des moments différents

Ces messages fonctionnent sur deux étages, qui ne se ressemblent guère et ne s'installent pas au même moment de l'existence.

Le premier, le plus ancien, ne passe pas par des mots. Il se transmet dans l'ambiance, dans ce qui met les parents mal à l'aise, dans ce qu'ils évitent sans en avoir conscience. Un père qui se raidit chaque fois que quelqu'un pleure n'a nul besoin de parler, car le message parvient tout de même à l'enfant. L'Analyse Transactionnelle nomme ces messages des injonctions, et Mary et Robert Goulding, qui les ont décrits, situent leur formation dans les toutes premières années de la vie. Elles sont toujours nommées au négatif : ne ressens pas, ne réussis pas, ne sois pas proche...

Le second étage arrive vers trois ans, et celui-là passe bel et bien par des mots. Il s'agit des consignes répétées avec de bonnes intentions : « on ne se plaint pas », « un travail commencé se termine », « dépêche-toi, nous sommes en retard ». Elles servent à nous apprendre à vivre parmi les autres, tâche dont elles s'acquittent plutôt bien. L'Analyse Transactionnelle les appelle messages contraignants, ou drivers.

Deux précisions s'imposent avant d'aller plus loin dans le détail. D'une part, c'est la répétition qui installe ces messages, et non une phrase entendue un jour ou une réaction unique d'un parent. D'autre part, tous les parents en transmettent, sans exception, le plus souvent à leur insu.

D'abord, les injonctions

Mary et Robert Goulding, deux thérapeutes américains, ont classé les injonctions qui revenaient sans cesse dans les décisions que les gens prennent très tôt sur eux-mêmes, en général avant trois ans. Leur liste en compte quatorze, que l'usage ramène à douze thèmes, la pensée et le ressenti y figurant chacun sous deux formulations. Gysa Jaoui en a ajouté une treizième, « ne sache pas », qui concerne les secrets de famille. Voici deux injonctions un peu plus explicitées, sur les treize qui existent :

  • « Ne réussis pas » procède souvent d'un parent qui ne supporterait pas d'être dépassé par son enfant. Il ne prononce évidemment jamais ces mots : il dit plutôt « tu n'y arriveras jamais », ou bien il ne remarque tout simplement pas les succès.
  • « Ne sois pas proche » passe chez des parents que le tête-à-tête met mal à l'aise, et qui préfèrent pour cette raison le grand groupe, où les échanges demeurent en surface par exemple.

Ensuite, les cinq drivers

Les injonctions plantent donc le décor très tôt, et en silence. Les consignes, elles, arrivent ensuite, et ce sont celles-là que l'on entend. En observant plusieurs milliers de personnes, le psychologue américain Taibi Kahler constate que, parmi tous les messages contraignants imaginables, cinq reviennent en permanence et cinq seulement. Il publie ce travail en 1974 avec Hedges Capers, ce qui lui vaudra le prix Éric Berne. Les apports et les limites de chacun au quotidien sont détaillés par France Brécard et Laurie Hawkes dans Le Grand Livre de l'Analyse Transactionnelle.

Sois parfait

Viser le sans-faute, en toutes circonstances. On peut compter sur ces personnes, car le travail est vérifié, la préparation soignée, et rien ne reste en plan. Le revers apparaît lorsque rien n'est jamais assez bien : le rendu prend du retard parce qu'on remanie encore, et déléguer devient difficile. Taibi Kahler compare ce driver à la Chenille d'Alice au pays des merveilles, laquelle exige une grammaire irréprochable.

Fais plaisir

Sentir ce dont les autres ont besoin, parfois avant eux-mêmes. Ces personnes rendent les équipes vivables, puisqu'elles repèrent le collègue qui ne va pas. Lorsque le driver déborde, cependant, elles acquiescent alors qu'elles ne sont pas d'accord, évitent les conflits au point de ne plus s'affirmer, et supportent mal une critique qui leur paraît injuste. C'est la porte d'entrée la plus courante dans la position de Sauveteur du triangle dramatique.

Sois fort

Rester calme lorsque les autres s'affolent. La pression augmente plutôt leur énergie, si bien qu'elles prennent les décisions désagréables sans se torturer et passent pour fiables. Le prix à payer consiste à ne rien laisser voir, y compris lorsqu'il faudrait précisément le faire. Taibi Kahler évoque à leur propos les guerriers spartiates, élevés dès l'enfance dans l'idée que tout sentiment constitue une faiblesse.

Fais des efforts

Une énergie contagieuse au démarrage, et le courage de s'attaquer aux problèmes. Le mot important demeure toutefois l'effort, et non le résultat, de sorte que l'intérêt s'épuise avant la fin. Taibi Kahler en donne une image parlante, celle d'un homme pris dans des sables mouvants : plus il se débat, plus il s'enfonce, alors qu'en bougeant lentement il s'en sortirait.

Dépêche-toi

Beaucoup de choses abattues en peu de temps, et une réelle efficacité dans l'urgence. Encore faut-il souvent fabriquer cette urgence pour démarrer : on repousse, puis on se précipite, et les erreurs commises dans la précipitation coûtent le temps que l'on croyait gagner. Taibi Kahler pense ici au Lapin Blanc d'Alice, si pressé que pour lui parler, Alice doit se dépêcher à son tour.

Aucun de ces cinq messages ne constitue un défaut, puisqu'il s'agit de qualités que l'entourage récompense d'ailleurs volontiers. Le problème tient à la dose, et surtout à l'absence de choix. Roy Deepankar les décrit pour cette raison comme des compulsions internes, et résume d'une formule éclairante la position qu'elles installent : la personne ne se dit pas « je suis OK », mais « je suis OK si... ». C'est ce « si... » qui fait toute la différence.

Un même message, des effets très différents

Injonctions silencieuses d'abord, drivers verbalisés ensuite : dans les deux cas, un même message ne produit nullement le même résultat d'une personne à l'autre. France Brécard et Laurie Hawkes en donnent un exemple parlant, celui de trois personnes marquées par « ne sois pas proche ». La première se confie très intimement à son conjoint, tout en gardant ses distances avec ses amis ; la deuxième n'a noué aucune relation proche ; la troisième dit sans difficulté ce qu'elle ressent, mais se trouve très mal à l'aise dès qu'on la touche.

Mary et Robert Goulding donnent la raison de cet écart. Ayant constaté que « chaque individu réagit à sa propre façon », ils concluent que « Personne n'est déterminé par des messages de scénario. Les messages inhibiteurs ne sont pas implantés comme des électrodes. Chaque enfant prend des décisions en réponse à des messages réels ou imaginaires. » Ce n'est donc pas le message qui fait la vie d'adulte, mais la décision prise très tôt pour y faire face.

Devant la même phrase, deux enfants ne décident pas la même chose. Face à un « n'existe pas », Mary Goulding rapporte que certains enfants décident « Vous vous trompez, moi, j'en vaux la peine ! » quand d'autres se replient sur des conclusions autrement plus sombres. C'est aussi ce qui ouvre la porte au changement : Robert Goulding observe que tant que ses patients tenaient pour acquis « un scénario imprimé dans leur tête », ils se sentaient voués à l'échec. L'inverse valait tout autant : « Dès qu'ils percevaient qu'ils avaient décidé eux-mêmes d'être à distance, d'être malades, d'être enfantins, d'être des bourreaux de travail, ils étaient aussi à même de changer de telles décisions. »

Le mini-scénario : driver et injonctions

Reprenons le collègue (A) et sa question sur le dossier, en précisant d'emblée un point important : si l'injonction s'installe la première dans une vie, c'est le driver qui se déclenche le premier dans la scène chez (B).

  • Premier temps, le driver démarre (B) : « Sois parfait » se met en marche, et la réponse devient longue, précise, un peu trop précise même.
  • Deuxième temps, cette réponse ne suffit pourtant pas. Le collègue (A) hoche la tête et repart sans avoir rien dit de désagréable, mais quelque chose de plus ancien remonte : « je ne suis pas à la hauteur » (B).
  • Troisième temps, le dépit, qui ne se voit presque pas : une remarque un peu sèche que (B) adresse à quelqu'un d'autre (C), ou le dossier que l'on laisse traîner sans savoir pourquoi.
  • Quatrième temps enfin, le sentiment d'arrivée (B), toujours identique chez une même personne : se sentir seul, incompris, pas à sa place...

Taibi Kahler nomme cet enchaînement le mini-scénario, dont il souligne la brièveté : quelques minutes, parfois quelques secondes seulement, et qui peut revenir plusieurs fois dans la journée.

Vient alors le point qui explique tout le reste. Le driver a toutes les apparences d'une solution à l'injonction. Par exemple, « si je fais tout parfaitement, je cesserai d'être quelqu'un qui n'est pas à la hauteur ». Le raisonnement paraît d'abord se tenir sans la moindre faille. Seulement, la perfection n'est jamais complètement atteinte, si bien que chaque écart vient au contraire ajouter une preuve au dossier. Taibi Kahler en tire une formule sans appel, puisque le message contraignant « n'est pas un moyen de sortir du scénario, mais plutôt un leurre qui l'enfonce davantage ».

Les permissions

Si les injonctions referment le champ, d'autres messages l'ouvrent. Gysa Jaoui a mis en forme ce que l'on appelle la roue des permissions, soit treize autorisations qui répondent une à une aux injonctions : existe, réussis, grandis, sois proche, sois toi-même, sens, pense, sache.

Une formule résume bien le mécanisme : un parent transmet une permission là où il est à l'aise, et une injonction là où il ne l'est pas. Rien de calculé ne s'y trouve, ce qui rend précisément le procès des parents inutile.

Taibi Kahler et Hedges Capers ont pour leur part proposé un antidote à chacun des cinq drivers. Il ne s'agit nullement de slogans à réciter, mais bien de l'autorisation qui avait manqué.

  • Sois parfait : tu as le droit d'être toi-même.
  • Fais plaisir : tu as le droit de te prendre en considération et de te respecter.
  • Fais des efforts : tu as le droit de réussir.
  • Sois fort : tu as le droit d'être ouvert et d'écouter tes besoins.
  • Dépêche-toi : tu as le droit de prendre ton temps.

En synthèse

Trois remarques méritent d'être faites pour finir.

La première invite à ne pas chercher à se débarrasser de ses drivers, car ils remplissent une fonction sociale réelle et ils ont rendu de véritables services. L'objectif d'une psychothérapie est donc de les assouplir, pas de les arracher.

La deuxième consiste à s'occuper du premier maillon plutôt que du dernier. Lutter de front contre un sentiment de découragement se révèle épuisant, tandis que remarquer qu'on vient d'accélérer sans raison s'observe dans l'instant. Une telle observation peut permettre d'interrompre la séquence du scénario ou du mini-scénario avant qu'elle n'aille jusqu'à son terme, un mécanisme détaillé dans l'article consacré au burn-out lu depuis l'Analyse Transactionnelle.

La troisième tient à ce que l'on se dit à soi-même. Roy Deepankar rapporte le cas d'un participant à un atelier, tendu par un besoin permanent de tout contrôler, et qui découvre derrière cette tension l'exigence de tout accomplir à la perfection ; la phrase « tu es OK de faire des erreurs » suffit alors à le détendre.

Rien de tout cela ne se règle évidemment en une phrase. Le travail en psychothérapie permet de faire apparaître le scénario et les comportements associés. Savoir identifier à quel moment il se déclenche et pouvoir en repérer les conséquences constituent déjà une grande étape vers le changement.

Sources

  • Taibi Kahler et Hedges Capers, « Le mini-scénario », Transactional Analysis Journal, IV, 1, janvier 1974, pages 26 à 41. Traduction française dans Actualités en Analyse Transactionnelle (AAT), n° 4, 1977, pages 163 à 180. Prix Éric Berne 1977. Source des cinq messages contraignants, de la séquence du mini-scénario, des images de la Chenille, du Lapin Blanc, des sables mouvants et des guerriers spartiates, ainsi que des cinq messages permissifs.
  • Roy Deepankar, « Quels sont vos messages contraignants ? », AAT, n° 32, 1984, pages 158 à 162. Source de la description des cinq drivers comme compulsion interne, de la position « je suis OK si », et de l'anecdote du participant à l'atelier.
  • Mary et Robert Goulding, « Messages inhibiteurs, décisions et redécisions », AAT, n° 2, avril 1977, pages 62 à 69. Source de la liste des injonctions, quatorze formulations pour douze thèmes, et des exemples qui les illustrent, du refus du déterminisme des messages au profit de la décision prise par l'enfant, et de l'ouverture à la redécision.
  • Gysa Jaoui, pour la roue des permissions et pour la treizième injonction, « ne sache pas ».
  • France Brécard et Laurie Hawkes, Le Grand Livre de l'Analyse Transactionnelle. Source des apports et des limites de chaque driver au quotidien, et de l'exemple des trois personnes marquées par « ne sois pas proche ».
  • Eric Berne, Que dites-vous après avoir dit bonjour ?, 1972, pour le cadre général du scénario de vie.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un driver en Analyse Transactionnelle ?

Un message contraignant reçu dans l'enfance. Taibi Kahler en a identifié 5 : « Sois parfait », « Fais plaisir », « Fais des efforts », « Sois fort » et « Dépêche-toi ».

Quelle différence entre une injonction et un driver ?

Les injonctions se transmettent sans mots, dans l'ambiance familiale, dès les toutes premières années de vie ; les drivers arrivent un peu plus tard, sous forme de consignes verbales répétées en général avec de bonnes intentions.

Peut-on se débarrasser de ses drivers ?

Les drivers remplissent en partie une fonction sociale. C'est l'excès qui devient un problème en renforçant notre scénario : Taibi Kahler écrit que le driver « n'est pas un moyen de sortir du scénario, mais plutôt un leurre qui l'enfonce davantage » (Taibi Kahler et Hedges Capers, « Le mini-scénario », Transactional Analysis Journal, 1974). L'objectif d'une psychothérapie est donc de les assouplir, pas de les arracher.

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