Burn-out (partie 1) :
ce que le mot recouvre
2 août 2026
Un matin, un homme se gare sur le parking de son entreprise, coupe le moteur et ne sort pas de la voiture. Il n'y a ni crise de larmes ni décision consciente : quelque chose, simplement, refuse d'aller plus loin. Ses collègues le décrivaient jusque-là comme quelqu'un de solide, et il n'avait manqué aucune échéance depuis des mois.
Un tel récit est rangé aussitôt sous un mot devenu familier : le burn-out. Il désigne aujourd'hui aussi bien une semaine éprouvante qu'un effondrement qui tiendra quelqu'un éloigné du travail pendant un an. Or cette élasticité ne relève pas seulement d'un relâchement de langage, mais reflète plutôt l'état de la question : les chercheurs et les institutions qui s'occupent de ce sujet depuis cinquante ans ne s'accordent complètement ni sur ses contours, ni sur son statut, ni sur ses causes.
Un mot, enfin, au sujet de l'ordre des lectures des articles de ce blog : l'article consacré aux injonctions et aux cinq drivers expose des notions qui seront largement reprises dans la seconde partie, si bien qu'il peut être intéressant de l'avoir parcouru auparavant.
Une reconnaissance difficile
Le mot n'est pas né dans un laboratoire, mais dans un roman : A Burnt-Out Case, de Graham Greene, paru en 1960, dont le titre emprunte un terme de léprologie. Il entre dans la littérature spécialisée en 1974 sous la plume d'Herbert Freudenberger, qui décrit ce qu'il observe autour de lui sans en fixer de définition. La psychologue sociale Christina Maslach y parvient deux ans plus tard par un tout autre chemin, et c'est elle qui, en 1981, dote le phénomène de son instrument de mesure.
L'Académie nationale de médecine pointe en 2016 une difficulté dans cette chronologie : la définition en trois dimensions du burn-out est née de cette échelle de mesure, et non l'inverse. On a construit l'outil, puis on en a déduit ce qu'était le phénomène.
L'Organisation mondiale de la santé inscrit le burn-out dans la CIM-11 (Classification internationale des maladies) sous le code QD85, parmi les problèmes liés à l'emploi et non parmi les troubles mentaux. La biologie ne vient pas davantage trancher, puisque sur trente-huit marqueurs candidats étudiés, aucun n'a été retenu.
Sans définition stabilisée ni critères diagnostiques partagés, compter les cas devient un exercice délicat. Dans son rapport de 2017, la HAS reprend une extrapolation de Santé publique France : en 2012, le burn-out représentait environ 7 % des troubles psychiques signalés par les médecins du travail, ce qui, rapporté aux 480 000 salariés estimés en souffrance psychique liée au travail, donnerait de l'ordre de 30 000 cas. La HAS ajoute aussitôt que le chiffre est probablement sous-estimé, tant la frontière avec la dépression causée ou aggravée par le travail reste difficile à tracer. En 2014, les comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles ont rendu 315 avis favorables, et encore pour l'ensemble des affections psychiques, burn-out compris. L'écart entre les deux chiffres tient à la différence dans la façon d'identifier et de compter les cas. Chaque instrument fabrique son propre chiffre, parce que chacun mesure un objet différent.
Sous un seul mot, trois réalités distinctes
La description qui fait référence date de 1981. Christina Maslach et Susan Jackson publient alors l'instrument encore utilisé aujourd'hui, construit à partir de quarante-sept questions testées sur six cents personnes, réduites ensuite à vingt-deux et vérifiées sur un échantillon de plus de mille. Leur apport principal tient en une idée : ce que l'on désigne d'un seul mot recouvre trois réalités distinctes.
L'épuisement émotionnel vient en premier, et il constitue la dimension que tout le monde connaît. Il ne recouvre pas la fatigue qu'un week-end répare, mais le sentiment d'être vidé et de n'avoir plus rien à donner. Il demeure également, bien souvent, la seule dimension que l'on retienne.
La mise à distance vient ensuite, que les auteures nomment dépersonnalisation. On traite alors les gens comme des dossiers, on répond machinalement, on s'agace de ce qui touchait auparavant. Chez quelqu'un qui a choisi son métier pour être utile aux autres, cette dimension constitue fréquemment la part la plus douloureuse, et celle dont on parle le moins volontiers.
La perte du sentiment d'accomplissement ferme enfin la description, puisqu'elle consiste à faire le même travail qu'auparavant sans plus y trouver de valeur.
Christina Maslach et Susan Jackson en 1981 insistent sur le fait que ces trois dimensions n'évoluent pas ensemble : la troisième notamment se révèle statistiquement indépendante des deux autres. On peut donc se trouver épuisé et distant tout en conservant le sentiment de faire du bon travail, ou inversement. Vingt ans plus tard, la synthèse de Christina Maslach, Wilmar Schaufeli et Michael Leiter en 2001 maintient cette prudence. Rien n'autoriserait à présenter le burn-out comme un escalier que l'on descendrait marche après marche.
La description proposée en 1981 tient remarquablement bien à l'épreuve du temps, puisque la classification de l'OMS retient les trois mêmes caractéristiques, de même que l'ouvrage dirigé par Michel Delbrouck, qui aboutit, par une tout autre voie, aux mêmes conclusions. Son « trépied des symptômes du syndrome d'épuisement professionnel » énumère « l'épuisement émotionnel », « la déshumanisation de la relation à l'autre » et « le sentiment d'échec professionnel ou la diminution de l'accomplissement personnel ».
Michel Delbrouck décrit cependant une progression, écrivant que le burn-out « s'installe progressivement, même s'il donne l'impression de survenir tout d'un coup », que « le syndrome complet comprend un trépied de phases progressivement évolutives », et que « la plupart des personnes (50 % de la population) présentent, heureusement, des signes liés uniquement à la première phase ».
Une frontière avec la dépression difficile à tracer
Une interrogation revient invariablement : s'agit-il d'un burn-out ou d'une dépression ?
Pour certains, le burn-out est spécifique au travail et lié à une situation, tandis que la dépression envahirait l'ensemble des domaines de la vie. Renzo Bianchi, Irvin Schonfeld et Éric Laurent ont repris la question en 2015 à partir de quatre-vingt-douze études, et leur conclusion ne souffre aucune ambiguïté, puisqu'ils la jugent « conceptuellement fragile ». Deux obstacles l'expliquent, à savoir l'absence de critères diagnostiques faisant consensus pour le burn-out, et la diversité des états dépressifs. Ces mêmes auteurs rappellent d'ailleurs qu'Herbert Freudenberger notait dès 1974 que la personne concernée a l'air déprimée, qu'elle agit comme telle et qu'elle le paraît. Burn-out et dépression peuvent couvrir des réalités avec une grande proximité.
La HAS en tire une consigne destinée aux médecins : évaluer systématiquement, en plus du burn-out, le trouble de l'adaptation, le trouble anxieux, le trouble dépressif, l'état de stress post-traumatique et le risque suicidaire.
La même prudence vaut pour les questionnaires que l'on trouve en ligne. L'instrument de Christina Maslach constitue certes la référence de la recherche, mais il n'a jamais été construit pour évaluer une personne en particulier. La HAS l'écrit explicitement : il peut servir de support à un entretien, en complément de l'examen des conditions de travail réelles et de ce qui est observé, jamais en remplacement. Un score obtenu seul devant un écran ne constitue donc pas un verdict, ni dans un sens ni dans l'autre. Cet entretien peut être mené aussi bien par un médecin que par un psychologue ou un psychothérapeute.
Des causes multiples et enchevêtrées
Le modèle proposé par Evangelia Demerouti et son équipe en 2001 est simple à retenir, puisqu'il range tout ce que contient un poste de travail en deux colonnes :
- d'un côté les exigences, c'est-à-dire ce qui demande un effort soutenu et se paie en fatigue, comme la charge, les délais ou la pression émotionnelle ;
- de l'autre les ressources, c'est-à-dire ce qui aide à faire le travail ou en amortit le coût, comme l'autonomie, le soutien du responsable, le retour sur le travail accompli, la reconnaissance ou la sécurité de l'emploi.
Lors de l'étude, 374 salariés ont été interrogés dans trois secteurs très différents, en croisant leurs réponses avec l'évaluation de vingt et un postes types par des observateurs extérieurs. Son résultat tient en une phrase : trop d'exigences et trop peu de ressources n'abîment pas de la même façon. Un excès d'exigences mène à l'épuisement, mais pas au désengagement. Un manque de ressources mène au désengagement, mais pas à l'épuisement. Ce sont les deux dimensions que retient ce modèle, et elles empruntent deux chemins séparés.
Christina Maslach et Michael Leiter ont proposé une lecture complémentaire, sous la forme d'un désajustement durable entre une personne et son environnement de travail, lequel se joue sur six terrains :
- la charge de travail ;
- le contrôle que l'on exerce sur sa tâche ;
- la récompense ;
- la qualité de la communauté de travail ;
- l'équité ;
- et enfin les valeurs.
Plus le désajustement s'accentue, plus le burn-out devient probable. Cette liste mérite d'être relue attentivement, car un seul de ces six terrains concerne la quantité de travail. Les cinq autres décrivent en effet des situations où l'on n'en fait pas nécessairement trop, mais où l'on n'a pas la main, où l'effort n'est pas rendu, où l'équipe s'est défaite, où les décisions paraissent arbitraires, ou encore où l'on accomplit chaque jour ce que l'on désapprouve.
Dans son rapport d'élaboration publié en mars 2017, la HAS indique que « la recherche des facteurs de risques commence par l'analyse des conditions de travail ». Il ne s'agit pas d'une précaution de langage, mais d'une indication de méthode adressée aux soignants. Ces conditions, le rapport les décrit en six catégories tirées du rapport Gollac de 2011, à ne pas confondre avec les six terrains de Christina Maslach et Michael Leiter évoqués plus haut :
- l'intensité et l'organisation du travail, avec la surcharge, l'imprécision des missions et les objectifs irréalistes ;
- les exigences émotionnelles, notamment la confrontation à la souffrance et la dissonance émotionnelle ;
- l'autonomie et la marge de manœuvre ;
- les relations dans le travail, où figurent les conflits interpersonnels, le manque de soutien du collectif et le management délétère ;
- les conflits de valeurs ;
- enfin l'insécurité de l'emploi.
Le burn-out ne se réduit donc pas à « avoir trop de travail ». Il peut naître d'un excès d'exigences aussi bien que d'un manque de ressources, d'autonomie, de reconnaissance, d'équité ou de valeurs.
En dehors des conditions de travail au sens large, le rapport reconnaît par ailleurs des facteurs individuels à prendre en compte : le névrosisme, l'affectivité négative et les antécédents dépressifs y figurent comme facteurs de risque supplémentaires, tandis que l'Académie nationale de médecine admet que des facteurs individuels « peuvent être déterminants de vulnérabilité ». Dans le chapitre sur les facteurs de risque, la HAS encadre toutefois cette reconnaissance d'une phrase sans ambiguïté, puisque ces facteurs « ne sauraient bien sûr en aucun cas constituer un élément de sélection des travailleurs, ni exonérer la responsabilité des facteurs de risques présents dans l'environnement de travail ».
Enfin, ce même chapitre conclut que la majorité des travaux disponibles reposent sur des études transversales, lesquelles observent une population à un instant donné sans la suivre dans la durée. Le rapport en tire une conséquence claire : « Cela rend impossible l'attribution d'un lien de causalité, en l'état actuel des données scientifiques ».
Une lecture circulaire et des causes multifactorielles
L'ouvrage collectif dirigé par Michel Delbrouck rejoint la position de la HAS tout en allant plus loin. Ouvrant le chapitre qu'il consacre aux facteurs en cause, il annonce une « liste non exhaustive » de facteurs « nombreux et variés et d'importance variable », puis pose d'emblée : « nous réfutons l'explication causale directe en privilégiant leur aspect circulaire ». Il ne s'agit donc pas d'élire une cause parmi d'autres, mais d'admettre qu'« il se peut qu'un facteur entraîne l'autre » et que ces facteurs « s'enchevêtrent les uns aux autres ». Les auteurs y ajoutent une note d'expérience qui tempère le tableau, ayant souvent constaté que « des changements mineurs faisaient rapidement progresser la situation au départ très pénible ».
Cette lecture circulaire interdit de restreindre l'examen à la seule sphère professionnelle. L'ouvrage consacre une section entière à l'environnement familial et social, et formule la question qui s'impose devant une personne épuisée : « La sphère professionnelle est-elle la seule impliquée ou des facteurs personnels ou environnementaux sont-ils présents ? » Il y range le conflit entre le travail et la famille, les difficultés de couple, celles rencontrées avec les enfants ou les amis. Aucun de ces éléments ne figure sur une fiche de poste, et aucun n'apparaît dans les six catégories du rapport Gollac.
Les auteurs résument cet enchevêtrement dans une figure intitulée « Causes multifactorielles du syndrome d'épuisement professionnel », qui superpose trois cercles.
- Le premier est celui de la société, où figurent le « contexte socio-économique, culturel, valeurs », le « chômage, licenciements, précarité », la « mondialisation, concurrence, restructurations », les « nouvelles technologies », un « nouveau rapport au temps, à l'espace » et l'absence de « déconnexion entre vie privée et vie professionnelle ».
- Le deuxième est celui de l'entreprise ou de l'institution : « contraintes du travail », « surcharge de travail », « manque d'autonomie », « manque de reconnaissance », « système d'évaluation », « management paradoxal », « effondrement du collectif » et « émiettement des tâches ».
- Le troisième est celui de l'individu, avec ses « prédispositions personnelles », sa « relation au travail », son « histoire personnelle », ses « événements de vie », sa « famille » et ses « relations sociales ».
Ce que cette figure met en évidence n'est pas la liste, mais le recouvrement. Les trois cercles se chevauchent, et c'est dans leurs intersections que se loge le burn-out. Aucun des trois niveaux ne suffit à lui seul, aucun ne peut être écarté, et l'on comprend en la regardant pourquoi la recherche d'une cause unique reste vaine.
Dans une même équipe, avec la même charge inscrite sur le papier, une personne va tenir et l'autre non. Et lorsque la rupture survient, l'entourage affirme presque toujours que rien ne l'annonçait. Michel Delbrouck formule ce paradoxe d'une phrase : le burn-out « s'installe progressivement, même s'il donne l'impression de survenir tout d'un coup ». Reste à comprendre ce qui, pendant tout ce temps, tient debout et masque l'usure. Tel est précisément l'objet du second article, écrit avec la perspective de l'Analyse Transactionnelle.
Sources
- Organisation mondiale de la santé, Classification internationale des maladies, 11e révision, entrée en vigueur le 1er janvier 2022, code QD85. Source du classement parmi les problèmes liés à l'emploi et non parmi les troubles mentaux.
- Christina Maslach et Susan E. Jackson, « The Measurement of Experienced Burnout », Journal of Occupational Behaviour, vol. 2, n° 2, 1981, pages 99 à 113. Source de la construction du questionnaire, des trois dimensions et de l'indépendance statistique de l'accomplissement personnel.
- Christina Maslach, Wilmar Schaufeli et Michael Leiter, « Job Burnout », Annual Review of Psychology, vol. 52, 2001, pages 397 à 422. Source des six terrains de désajustement et des réserves sur l'ordre d'apparition des dimensions.
- Renzo Bianchi, Irvin Schonfeld et Éric Laurent, « Burnout-depression overlap : a review », Clinical Psychology Review, vol. 36, 2015, pages 28 à 41. Source des quatre-vingt-douze études, de la fragilité conceptuelle de la distinction et de la citation de Freudenberger.
- Evangelia Demerouti, Arnold Bakker, Friedhelm Nachreiner et Wilmar Schaufeli, « The Job Demands-Resources Model of Burnout », Journal of Applied Psychology, vol. 86, n° 3, 2001, pages 499 à 512. Source des deux chemins séparés, des 374 salariés et des vingt et un postes types.
- Haute Autorité de santé, Repérage et prise en charge cliniques du syndrome d'épuisement professionnel ou burnout, rapport d'élaboration, mars 2017. Source de la position de l'Académie nationale de médecine, des trente-huit marqueurs biologiques, des chiffres de 2014, des six catégories du rapport Gollac et de l'impossibilité d'établir un lien de causalité.
- Collège d'expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail, Michel Gollac (coord.), Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail pour les maîtriser, rapport remis au ministre du Travail, 2011. Source des six catégories de facteurs, citées d'après la Haute Autorité de santé.
- Michel Delbrouck (dir.), Pascale Vénara, François Goulet et Roger Ladouceur, Comment traiter le burn-out ?, De Boeck Supérieur, 2e édition, 2021. Source du trépied des symptômes, de la lecture circulaire des causes et de la figure « Causes multifactorielles du syndrome d'épuisement professionnel ».
Questions fréquentes
Le burn-out est-il reconnu comme une maladie ?
Non pas comme une maladie à part entière : l'Organisation mondiale de la santé le classe, dans la CIM-11, parmi les problèmes liés à l'emploi, et non parmi les troubles mentaux. Les autorités françaises (les comités régionaux) reconnaissent néanmoins, au cas par cas, des troubles psychiques liés au travail.
Quelles sont les trois dimensions du burn-out ?
L'épuisement émotionnel, la mise à distance des autres et la perte du sentiment d'accomplissement, décrits par Christina Maslach et Susan Jackson en 1981. Ces trois dimensions n'évoluent pas ensemble : on peut se sentir épuisé et distant tout en gardant le sentiment de bien travailler.
Le burn-out est-il dû uniquement à un excès de travail ?
Non. Le modèle de Christina Maslach et Michael Leiter distingue six terrains, dont un seul concerne la quantité de travail ; le burn-out peut naître d'un manque de reconnaissance, d'autonomie, d'équité ou de valeurs, tout autant que d'un excès de charge.
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