Les jeux psychologiques,
quand la même scène recommence

7 septembre 2026

Deux fauteuils face à face, une personne prend des notes dans un carnet pendant un entretien

Une conversation s'achève mal, alors que personne ne l'avait voulu. Quelques jours plus tard, la même scène recommence, sur un autre sujet, avec les mêmes personnes ou avec d'autres, et se termine exactement de la même manière, sur le même malaise. C'est cette répétition qui mérite l'attention, bien plus que le contenu de la dispute : ce qui revient à l'identique n'est en général pas un accident. L'Analyse Transactionnelle appelle cela un jeu psychologique. Le mot prête à contresens, et le lever est la première chose à faire.

Ce qu'Eric Berne appelle un jeu

Eric Berne publie Des jeux et des hommes en 1964, sous le titre original Games People Play. Le livre connaît un succès mondial et fait sortir l'Analyse Transactionnelle du cercle des spécialistes. Une notion fondamentale est apparue, fondamentale pour l'AT, mais qui fait aussi maintenant parti du langage courant : les jeux psychologiques. Les jeux psychologiques (ou simplement "les jeux") sont des séquences de comportements répétitifs et inconscients, qui aboutissent presque toujours au même résultat désagréable pour ceux qui y participent.

Le plus connu des jeux est celui qu'Eric Berne nomme « Oui, mais... » : quelqu'un demande de l'aide, rejette une à une toutes les solutions proposées, puis conclut que personne ne peut rien pour lui.

Le concept a beaucoup circulé, et il a aussi évolué. Oswald Summerton, dans un article de 1982 intitulé Dix ans et plus d'analyse des jeux, en propose une lecture historique : « L'histoire de l'analyse transactionnelle des jeux peut se diviser en deux grandes périodes : la découverte et le perfectionnement. » La seconde, postérieure à la mort d'Eric Berne, a vu se multiplier les modèles d'analyse. Oswald Summerton relève par ailleurs que les recherches d'Eric Berne et l'impulsion qu'il a donnée ont conduit à reconnaître et à classer plusieurs centaines de jeux.

Le contresens du mot « jeu » et la culpabilisation

Lorsqu'on entend le mot « jeu », on entend « amusement ». Avec les jeux psychologiques, c'est l'inverse : ces séquences sont au contraire pénibles pour ceux qui les traversent. Et ces jeux-là sont inconscients : nous jouons sans nous en rendre compte.

Agnès Le Guernic, dans un article de 2020 consacré à la résolution des conflits relationnels, indique clairement qu'« on perçoit parfois le fait d'entrer dans un jeu psychologique comme quelque chose de mal ou de honteux [...] Or si les jeux sont présentés comme des erreurs ou des fautes, on n'avance pas. » Le vocabulaire utilisé pour définir les jeux n'aide pas : le premier élément de la séquence, celui qui va déclencher le jeu, est traduit en français par « attrape-nigaud », et Agnès Le Guernic relève simplement : « Or personne n'aime se voir en “nigaud”. »

Jenni Hine, dans un article de 1995 intitulé La nature bilatérale et continue des jeux psychologiques écrit que la théorie, mal employée, produit exactement ce qu'elle prétend traiter : « en encourageant les étiquettes péjoratives, la théorie stimule en fait les jeux tout en prétendant apporter une solution à un processus douloureux ». Ce qu'elle vise, c'est l'usage qu'en font des personnes peu expérimentées, et notamment la prolifération des noms de jeux, dont chacun revient à coller une étiquette dévalorisante sur quelqu'un. John James, qui a proposé un outil pour analyser ces séquences en psychothérapie, va dans le même sens : « ni le client ni le thérapeute n'ont besoin de connaître tous les jeux par leur nom ».

Un jeu psychologique n'est pas une stratégie que l'on met en œuvre. Agnès Le Guernic est claire sur ce point : « Le jeu psychologique est un automatisme ; il n'est pas conscient, sauf au moment où l'on en constate les dégâts », et « Toute la première partie avant le coup de théâtre est non consciente et automatique. » Se reconnaître dans une des séquences décrites plus bas ne signifie donc pas que l'on ait fait quelque chose de mal. Cela signifie que l'on a réagi, involontairement, à partir d'une sensibilité qui nous appartient.

Un jeu se joue à plusieurs

Jenni Hine observe que l'on répète l'idée « du bout des lèvres » en disant « qu'il faut être deux pour jouer un jeu psychologique », tout en continuant à analyser la scène du point de vue d'un seul joueur, celui que l'on tient pour responsable de l'avoir déclenchée.

Or « Chaque participant à un jeu joue sa propre version, qui est complémentaire de celle de l'autre (ou des autres). » Autrement dit, il n'y a pas un auteur et une cible, mais deux personnes qui apportent chacune quelque chose de personnel à une séquence qu'elles construisent ensemble sans le savoir. Elle ajoute que dans un jeu, aucune réponse n'est neutre : chaque réaction est elle-même une invitation à continuer.

Elle raconte à ce propos comment lui est venue sa manière de représenter les jeux sous forme de cercle : elle réagissait à des personnes qui affirmaient avec une grande conviction que « C'est elle/lui qui a commencé en faisant ou en disant X ». Sa réponse était immédiate : « Il n'y a ni commencement ni fin à un jeu ». En remontant le fil des échanges, un pas après l'autre, on finit par retomber sur une remarque déjà notée plus tôt, et l'on découvre que la séquence se répète.

Les jeux ont d'abord été repérés par des psychothérapeutes, « dans un contexte thérapeutique où les thérapeutes et les “anciens” avaient un plus haut degré de conscience de soi ». Il paraissait alors normal d'attribuer le mouvement initial au nouveau venu, les autres ne faisant, croyait-on, que réagir. Elle observe que cela devient beaucoup moins évident entre personnes ayant à peu près le même niveau de conscience d'elles-mêmes, ce qui est le cas dans un couple comme dans une relation hiérarchique au travail.

Agnès Le Guernic corrobore cette approche en défendant une vision systémique, où l'amorce et la sensibilité qu'elle touche fonctionnent simultanément, au lieu de considérer que la première serait la cause et la seconde l'effet. D'où sa conclusion : « Encore faut-il admettre qu'il faut être deux pour jouer et que la responsabilité est partagée. »

Une précision est importante à ce stade. Cette responsabilité partagée décrit ce qui se passe dans ce que Berne nomme un jeu psychologique. Elle ne dit rien des situations où quelqu'un subit réellement les agissements d'un autre (par exemple du harcèlement), ou se trouve réellement empêché d'agir, par exemple par une catastrophe. Comme le rappelle Acey Choy à propos du triangle dramatique, une impuissance qui repose sur une réalité n'a pas sa place dans ce modèle, et le modèle n'a rien à en dire. Ce qui est décrit là, concerne donc les jeux psychologiques, qui se jouent à deux, de manière inconsciente.

Le déroulement d'un jeu

Eric Berne a proposé une formule pour décrire le déroulement d'un jeu, en six moments qui s'enchaînent toujours dans le même ordre.

  • L'amorce. Ce qui lance la séquence. Ce peut être une phrase, mais aussi une attitude, un silence, une manière d'être là. Sa particularité est de dire une chose en en voulant une autre.
  • Le point faible ou sensible. Ce que l'amorce touche chez l'autre, et qui le fait réagir automatiquement.
  • Les réponses. Un échange qui paraît ordinaire, et qui peut durer quelques secondes comme plusieurs semaines.
  • Le coup de théâtre. L'un des deux change brusquement de registre. Rien ne laissait prévoir ce renversement, et c'est à partir de là que la scène devient visible.
  • Le moment de confusion. Un instant de flottement, où l'on ne comprend pas ce qui vient de se produire.
  • Le bénéfice négatif. Le goût amer de la fin, accompagné d'une pensée familière sur soi ou sur les autres.

Le deuxième terme mérite une précision car la formule originale de Berne parlait de « point faible ». Agnès Le Guernic écrit préférer parler de « point sensible », « pour éviter toute culpabilisation », et sa justification tient en une observation : « le point faible est seulement quelque chose à quoi on est sensible et à quoi on réagit automatiquement ». Il ne s'agit donc pas d'une faiblesse de caractère mais d'une zone de réactivité, et chacun a les siennes : « la crainte d'être critiqué devant ses collègues, d'être jugé peu fiable dans son travail, le sentiment d'injustice, l'horreur d'être interrompu dans son discours ».

Sur le coup de théâtre, Jenni Hine apporte une précision utile pour cesser de chercher un coupable : il est déclenché par celui des deux dont le seuil de tolérance à la tension est atteint le premier. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté, c'est une question de résistance à ce qui monte. Quant au moment de confusion qui suit, elle le décrit ainsi : « C'est l'instant où la distance et la différence entre soi et l'autre est pleinement mesurée ».

Voici un exemple que Jenni Hine propose, exemple qui montre donc que nous jouons très souvent, sans nous en rendre compte.

  • Une personne A dit : « Je ne trouve pas ma règle. »
  • L'autre personne B demande : « Où l'as-tu laissée ? »
  • A répond : « Je ne sais pas. »
  • B se lève alors et part chercher l'objet.

Jusque là, il s'agit d'une scène qui semble banale. Du côté de A, l'amorce signifie en réalité « Va me chercher ma règle », mais sans qu'elle le verbalise clairement ; son point sensible est probablement un désir de passivité ou d'impuissance. Concernant B, le fait de se lever et de poser des questions porte un message qui pourrait ressembler à celui-ci : « N'oublie pas de m'admirer pour ma gentillesse quand tu me remercieras. » Son point sensible est probablement un désir d'aider et d'être aimé.

Le renversement peut alors venir de A ou de B.

  • A en recevant l'objet, peut lancer : « Qui t'a dit de fouiller dans mes affaires ? », au lieu du « Merci, comme c'est gentil ! » attendu par B. A va repartir avec un sentiment du genre « Personne ne me respecte ». Quant à B, la personne pourrait penser : « Qu'ai-je fait de mal, je voulais simplement l'aider ; en définitive, je suis un(e) raté(e) ».
  • Ou bien le renversement peut venir de B qui va dire en tendant la règle : « Tu es un cas désespéré ».

Une règle égarée, quelques répliques, et deux personnes qui repartent chacune avec une conviction ancienne confirmée : Jenni Hine range cet épisode parmi les « jeux de premier degré », par opposition à ceux de deuxième ou de troisième degré, joués avec une intensité plus forte.

Les trois rôles

Les positions occupées au cours d'une telle séquence portent des noms, ceux du triangle dramatique décrit par Stephen Karpman : le Persécuteur, le Sauveteur et la Victime. Les rôles et la façon dont on change de rôle au cours d'un jeu sont décrits dans l'article sur le triangle dramatique.

Dans l'exemple de la règle, la première personne (A), qui laisse deviner un besoin sans le formuler et qui attend que la solution vienne de l'autre, occupe la position de la Victime. La seconde (B), qui se lève et part chercher l'objet sans qu'on le lui ait demandé, occupe la position du Sauveteur : elle prend sur elle un travail que personne ne lui a confié.

Le renversement a lieu très précisément au moment du coup de théâtre comme l'indique Jenni Hine : « Le coup de théâtre ou revirement est un changement de rôle ou d'état du moi inattendu ». Quand A lance « Qui t'a dit de fouiller dans mes affaires ? », au lieu d'un remerciement, elle bascule de la Victime au Persécuteur. B, quant à elle, se retrouve alors prise à parti et passe à son tour en position de Victime.

Il y a aussi un changement de rôle, partiel, si c'est B qui lâche « Tu es un cas désespéré » en tendant la règle : elle passe du Sauveteur au Persécuteur, tandis que A reste en position de Victime, désormais attaquée plutôt qu'aidée.

Pourquoi cela recommence ?

Si la séquence se termine mal pour tout le monde, pourquoi continuons-nous de jouer ?

Une première réponse tient à ce que le jeu confirme. Jenni Hine rappelle que chacun a besoin d'une certaine constance dans ce qu'il croit de lui-même, des autres et de la situation : cette stabilité est rassurante. Les jeux psychologiques contribuent puissamment à maintenir cette constance, et c'est précisément ce qui les rend si difficiles à changer. Une scène qui se termine par « Personne ne me respecte » ne fait pas seulement mal : elle remet le monde à sa place connue.

Une deuxième réponse tient à ce que le jeu procure. Jenni Hine observe que dans le cours d'un jeu, et jusqu'au coup de théâtre, chacun laisse tomber une partie de ses défenses : « Comme baisser sa garde est excitant, ce moment est riche en caresses. » Le mot caresses désigne ici les signes de reconnaissance de l'Analyse Transactionnelle. Il s'agit d'attentions que l'on reçoit d'autrui et dont personne ne peut se passer. Le jeu en fournit beaucoup, très vite, tout en garantissant que la distance sera rétablie avant que les choses n'aillent trop loin. C'est un contact intense et sans risque d'intimité.

La troisième réponse est celle de John James, dans un court article de 1977 intitulé Les bénéfices positifs en fin des jeux. Il propose d'ajouter un terme à la formule d'Eric Berne : après le bénéfice négatif vient un bénéfice positif, qui serait la vraie raison, inavouée, de toute l'affaire. Sa thèse tient en une phrase : « Le bénéfice positif, qui fait suite au bénéfice négatif, provient d'un besoin sain qui sous-tend le jeu ». Par exemple, deux partenaires se disputent amèrement et finissent en colère ; puis ils se rapprochent, s'excusent peut-être, se parlent et s'écoutent, et se retrouvent finalement proches l'un de l'autre. Le pardon mutuel, l'attention réciproque et le temps passé ensemble, écrit John James, sont peut-être la raison inavouée de la dispute. Il s'agit encore de signes de reconnaissances, comme évoqué ci-dessus, mais secondaires, postérieurs au jeu. « Tout un chacun a besoin d'attention et de gratification. » Et John James poursuit : « si ces besoins ne sont pas satisfaits de façon directe, les personnes s'engagent dans des jeux et prennent des voies détournées pour obtenir ce qu'elles cherchent ». Pour retrouver ce besoin, John James décrit un outil qu'il appelle le plan de jeu : « En se servant du plan de jeu, un thérapeute peut aisément mettre en évidence les jeux ». Il pose alors des questions simples, comme « A la fin du jeu, quel sentiment désagréable ressens-tu ? », pour remonter du bénéfice négatif jusqu'au bénéfice positif qu'il masque.

Les jeux permettent donc de confirmer la vision que nous avons construite sur le monde ou sur nous-même depuis notre enfance, ils permettent aussi d'obtenir des signes de reconnaissance des autres, signes indispensables dans notre vie, et les jeux permettent parfois d'obtenir un bénéfice positif en plus du bénéfice négatif. Le problème réside dans le fait que pour obtenir ces signes de reconnaissance ou ces bénéfices, nous allons, inconsciemment, renforcer nos croyances, confirmer notre scénario et potentiellement abîmer notre relation à l'autre.

Repérer plutôt que gagner

Comprendre la mécanique éclaire aussi ce qu'apporte une psychothérapie, avec un regard extérieur qui va aider à comprendre la scène et ce qui se joue derrière.

Jenni Hine relie directement la relation thérapeutique à la sortie des jeux psychologiques : elle « conduit normalement à la conscience de soi », et ces processus « amènent aussi à se libérer des jeux » en diminuant la tension intrapsychique, ce qui fait « qu'un joueur aura moins tendance à enclencher un coup de théâtre ». Reconnaître son propre mécanisme ne le fait donc pas disparaître d'un coup, mais réduit ce qui le rend possible.

John James va d'abord « brancher l'Adulte des différents partenaires pour l'analyse et l'évaluation », en décomposant les mouvements de la séquence et en les inscrivant au tableau d'une façon acceptable pour tous : ce qui était subi devient regardable, et regardable ensemble. Il permet ensuite de personnaliser les réactions habituelles de chacun, de sorte qu'elles soient reconnues comme siennes plutôt que reçues comme un diagnostic venu d'ailleurs. C'est là une bonne partie de ce qu'apporte un accompagnement : non pas un savoir supplémentaire sur les jeux, mais un cadre où la séquence peut être dépliée sans que personne n'ait à se défendre.

Jenni Hine note que le coup de théâtre « s'observe dans le degré d'agitation manifesté par le joueur juste avant son revirement » : la bascule n'est pas totalement imprévisible, un signal la précède, même s'il passe le plus souvent inaperçu. Une psychothérapie aide à identifier ce signal chez soi, et donc à voir venir un jeu plutôt que de le constater tardivement, une fois qu'il a eu lieu.

De tout ce qui précède découle une conséquence simple : le geste utile n'est pas de gagner la partie, ni d'établir qui l'a commencée, mais de reconnaître qu'elle est en cours. Agnès Le Guernic situe précisément le moment où ce repérage change quelque chose : l'intérêt de son travail, écrit-elle, est d'interrompre l'enchaînement et d'intervenir avant le coup de théâtre. Une fois le renversement produit, la séquence est allée à son terme et chacun a touché sa part. Avant, il reste de la marge.

Elle propose pour cela une approche empruntée à Thomas Gordon : passer en revue les comportements d'une personne avec qui la relation se tend, et distinguer ceux qui sont acceptables pour soi de ceux qui ne le sont pas. Ce qui apparaît comme inacceptable désigne assez fidèlement ses propres points sensibles. Et elle note aussi que le seuil de tolérance varie selon l'humeur et les circonstances. Puisque ces points sensibles sont autant de tentations d'amorces, cela implique qu' « on peut également les éviter en évitant chaque fois que possible les personnes qui nous accrochent ou qu'on accroche ou les situations qui s'y prêtent ». Cela ne vaut évidemment que là où l'on choisit ses interlocuteurs, ce qui n'est le cas ni dans une famille ni dans une équipe de travail.

Il ne faudrait pas non plus faire croire que le repérage suffit à faire disparaître les jeux psychologiques. John James propose une approche complémentaire : l'objectif inconscient étant de satisfaire un besoin, la question porte moins sur celui qui a commencé à jouer que sur ce qui était cherché. Une fois ce besoin identifié, écrit-il, la personne dispose d'options nouvelles : elle peut décider de chercher directement le bénéfice positif, le demander ou se l'accorder « au lieu de s'adonner à des jeux en vue de l'extorquer ».

Quelques points à retenir

Un jeu psychologique se reconnait à son contenu et à sa répétition : la même scène, la même fin, le même goût amer. Rien de ce qui s'y déroule ne relève du calcul, puisque tout, jusqu'au coup de théâtre, se joue hors de la conscience de ceux qui y participent. Chacun y apporte sa propre sensibilité, et la responsabilité est partagée. Cela vaut pour les jeux psychologiques, et pour eux seulement, non pour les situations où quelqu'un subit réellement les agissements d'un autre.

Reste que ces séquences ne se répètent pas pour rien. Elles confirment ce que l'on croit déjà de soi et des autres, elles procurent en quelques minutes une quantité de signes de reconnaissance qu'une conversation ordinaire donne rarement, et elles permettent d'obtenir par une voie détournée ce que l'on n'a pas su demander directement. C'est ce qui les rend tenaces : elles fonctionnent.

Le geste utile n'est donc pas de gagner la partie, ni d'établir qui l'a lancée, mais de reconnaître qu'elle est en cours, si possible avant le coup de théâtre, tant qu'il reste de la marge. Repérer seul ce que l'on fait sans le savoir a cependant ses limites, et c'est précisément le travail que décrivent Jenni Hine et John James : une psychothérapie permet de déplier la séquence sans que personne ait à se défendre, puis de retrouver le besoin qu'elle cherchait à satisfaire, pour lui laisser une voie plus directe. Les jeux perdent alors de leur nécessité.

Sources

  • Eric Berne, Des jeux et des hommes (Games People Play), 1964. Source de la notion de jeu psychologique, du jeu « Pourquoi est-ce que vous ne... - Oui, mais... » et de la formule en six moments reprise ici, dont les termes sont cités d'après les traductions françaises des auteurs mentionnés ci-dessous. La définition du jeu psychologique est celle de la page de ce site consacrée à l'Analyse Transactionnelle.
  • Jenni Hine, « La nature bilatérale et continue des jeux psychologiques », Actualités en Analyse Transactionnelle (AAT), n° 74, 1995, pages 73 à 86. Original : Transactional Analysis Journal, 20, 1, janvier 1990, pages 28 à 39. Source de la critique des étiquettes péjoratives, de la nature bilatérale et continue des jeux, de l'exemple de la règle égarée, du mécanisme du coup de théâtre et du moment de confusion, et du rôle des jeux dans le maintien d'un cadre de référence constant.
  • John James, « Les bénéfices positifs en fin des jeux », AAT, n° 4, 1977, pages 192 à 194. Original : Transactional Analysis Journal, VI, 3, juillet 1976, pages 259 à 261. Source du bénéfice positif, du besoin sain qui sous-tend le jeu, de l'exemple de la dispute de couple, et des options qui s'ouvrent une fois le besoin identifié.
  • John James, « Le plan de jeu », AAT, n° 4, 1977, pages 188 à 191. Original : The game plan, Transactional Analysis Journal, 3, 4, 1973, pages 194 à 197. Source de ce que le plan de jeu change en séance (brancher l'Adulte, personnaliser les réactions habituelles) et de l'idée qu'il n'est pas nécessaire de connaître les jeux par leur nom. Attention, la note de bas de page de « Les bénéfices positifs en fin des jeux » donne pour cet article une pagination française fautive (« pp. 122-125 », qui est celle du recueil C.A.T.) ; la bibliographie de Jenni Hine et le fichier numérisé donnent tous deux 188-191.
  • Agnès Le Guernic, « Résoudre les conflits relationnels avec la grille des jeux psychologiques », AAT, n° 169, janvier 2020, pages 14 à 20. Source du contresens sur le mot jeu, du « point sensible » substitué au point faible, du caractère automatique et non conscient de la séquence, de la responsabilité partagée, du repérage de ses propres points sensibles et de l'intérêt d'intervenir avant le coup de théâtre.
  • Oswald Summerton, « Dix ans et plus d'analyse des jeux », AAT, n° 21, 1982, pages 53 à 56. Original : T.A.S.I. Darshan, I, 5, 1981, pages 208 à 214. Source des deux périodes de l'analyse des jeux, de la multiplication des modèles après Eric Berne et du nombre de jeux répertoriés.
  • Thomas Gordon, cité par Agnès Le Guernic. Source de la répartition des comportements d'autrui entre acceptables et inacceptables, et de la variation du seuil de tolérance selon les circonstances.
  • Stephen Karpman et Acey Choy, cités ici pour les trois rôles du triangle dramatique et pour la réserve sur les situations d'impuissance réelle, développés dans l'article de ce blog consacré au triangle dramatique.

Questions fréquentes

Un jeu psychologique, est-ce de la manipulation ?

Non. Le mot jeu ne renvoie ni à l'amusement ni à un calcul délibéré. Agnès Le Guernic rappelle que la séquence est un automatisme, et que tout ce qui précède le coup de théâtre se déroule hors de la conscience de ceux qui y participent. On ne décide pas d'entrer dans un jeu, on s'y trouve.

Y a-t-il quelqu'un qui commence un jeu psychologique ?

Jenni Hine soutient que la question est mal posée. À ceux qui affirment que c'est l'autre qui a commencé, elle répond qu'il n'y a ni commencement ni fin à un jeu. Chaque participant y entre avec sa propre sensibilité, et la responsabilité est partagée, ce qui n'empêche pas qu'un jeu soit désagréable pour chacun des deux.

À quoi reconnaît-on que l'on vient de jouer un jeu psychologique ?

À trois indices. La conversation a basculé brusquement, sans que rien ne le laisse prévoir. Elle a laissé un sentiment désagréable et familier, plutôt que neuf. Et surtout elle ressemble à d'autres : c'est la répétition, plus que le contenu, qui signe un jeu psychologique.

Les informations contenues sur ce site sont données à titre indicatif. En cas de détresse sérieuse ou de danger immédiat, contactez sans attendre les services d'urgence : le 15 (SAMU), le 17 (Police/Gendarmerie), le 18 (Pompiers), le 112 (numéro d'urgence européen), le 3114 (numéro national de prévention du suicide) ou le 03 20 44 41 33 (cellule d'urgence médico-psychologique du CHU de Lille).

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